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Aghiad Ghanem est doctorant en relations internationales à Sciences Po Paris sous la direction de Bertrand Badie et Bayram Balcı.

Dynamiques de conflit, espaces de survie : L’internationalisation des alaouites face au conflit syrien

L’objet de recherche

Cette recherche, engagée à la rentrée 2017, partait du constat d’un éparpillement : celui des stratégies des alaouites face aux conflit syrien et ses répercussions. Ainsi, de manière schématique, deux stratégies antagonistes étaient observées : celle, relevant plutôt du contexte turc, qui consiste à résister aux dynamiques de politisation ou de polarisation1 identitaire, et celle, relevant plutôt du contexte libanais, qui au contraire vise à organiser le groupe, et à formuler des revendications politiques en son nom. Ces deux postures, là-encore de manière schématique, semblaient s’associer à deux formes distinctes de rapport à l’international. Dans le cas des alaouites de Turquie, comme cela a été étudié dans une recherche précédente2, des acteurs se sont constitués en relais entre les Etats et les sociétés turques et syriennes, pour privilégier les dynamiques de rapprochement (avant 2011) et de réconciliation (après 2011). Dans le cas des alaouites du Liban, le récit est plutôt celui des logiques de patronage venant de différents éléments du régime syrien, à l’égard d’ « entrepreneurs identitaires »3, nourrissant ainsi l’instabilité, et la rigidification des frontières identitaires. Ce constat appuie la nécessité d’adopter une approche différenciée de l’influence du conflit sur ces groupes, et de la mobilisation par ces derniers de l’international pour y répondre.

Cadre théorique

Les cas étudiés révèlent plusieurs limites de la littérature concernant aussi bien l’appréhension d’un conflit par un groupe religieux, que ses modes d’internationalisation dans un contexte conflictuel4. La diversité des représentations et des pratiques de l’international nous invite à une réflexion sur les différentes spatialités des acteurs étudiées en temps de conflit.
Pour ce faire, trois éléments doivent être explicités : le conflit, la résilience, et l’internationalisation. Dans cette étude, le conflit est appréhendé à l’aune des nouvelles conflictualités, auxquelles sont associées la déstabilisation du modèle westphalien, la multiplication des allégeances, et la reconfiguration brutale des rationalités et des routines5. Dans cette approche, les entrepreneurs identitaires et les groupes qui s’y réfèrent sont généralement présentés autant comme des vecteurs que des bénéficiaires des dynamiques conflictuelles. Pour répondre à cette réduction, la notion de résilience est pertinente. Elle incite en effet à évaluer aussi bien la manière avec laquelle une crise influence les acteurs, que les mécanismes qu’ils mobilisent pour y répondre.

Enfin, l’internationalisation est ici conçue comme une forme de spatialité, soit les représentations symboliques et les usages stratégiques d’un espace. En situant l’analyse au niveau des acteurs, nous entendons nous éloigner des analyses « en niveau », qui réifient les niveaux en question (le niveau local, national, transnational…), et tend à ne prendre en compte que les activités qui sont de même nature dans ces différents niveaux : un réseau d’entraide familial répond à un besoin social de l’individu, un militantisme transnational multiplie les ressources politiques sur les différents niveaux. Ce mode d’analyse omet ainsi, d’une part, la capacité de certains acteurs à évoluer simultanément dans différents espaces, et d’autre part, la possibilité pour les individus de gérer certaines ressources religieuses, culturelles, ou sociales dans l’un de ces espaces, tout en les intégrant à une stratégie politique conduite au sein d’un autre espace. Par exemple, certains cheikhs alaouites de Turquie envoient leurs disciples et prennent part à des réunions religieuses en Syrie, tout en étant engagés dans le champ politique turc. Etudier les spatialités de ces acteurs, c’est trouver une forme de relation, de cohérence entre ces espaces, et les activités de natures différentes qui y sont associées.
Pour autant, il est nécessaire, ne serait-ce que par souci analytique, de distinguer les échelles de l’international. Les échelles sont comprises ici comme des relations6. Par exemple, la Syrie constitue une échelle de l’international pour les alaouites libanais et turcs, de même que les relations interétatiques, ou encore les territoires de la diaspora. L’internationalisation étudiée est alors l’intégration par les acteurs d’une ou plusieurs échelles de l’international à leurs spatialités, selon et en vue des enjeux de résilience. L’internationalisation est un processus, qui s’opère par au moins par trois biais : l’imagination, la mobilisation d’un réseau (physique ou virtuel), et le déplacement.
Identifier la catégorie « alaouite »
La doctrine alaouite émerge au IXe siècle, à la suite de Muḥammad ʾIbn Nuṣayr, « porte » contestée de l’onzième imam, al-Ḥasan al-ʿaskarī, et consiste en une « exagération » (ghulūw) du chiisme. Etudier un groupe religieux pose au moins deux questions : la nature et la définition de l’appartenance, et la place de la religion dans l’analyse. L’approche situationnelle et relationnelle de l’identité est adoptée pour répondre à la première question. Le sentiment et le degré d’appartenance des alaouites change avec le contexte, et il n’a pas été rare dans cette enquête d’entendre des déclarations comme : « c’est la guerre en Syrie qui m’a rappelé que j’étais alaouite ». La dimension relationnelle est également doublement importante, aussi bien dans les interactions avec l’extérieur, que dans les relations à l’intérieur du groupe. En effet, les entretiens successifs dégagent autant de réseaux que d’antagonismes, entre des individus et des groupes qui se positionnent tous vis-à-vis de la référence alaouite. Le groupe ressemble alors à un « espace relationnel » tel que défini par P. Bourdieu. L’intérêt d’une telle approche, qui consiste à induire les catégories et les acteurs du terrain, est de ne pas prendre uniquement en compte des acteurs institutionnels (des organisations religieuses, des associations) ou reconnus comme religieux, mais aussi des hommes d’affaires, des intellectuels, des journalistes des personnalités politiques, et d’étudier aussi comment le multipositionnement structurel de certains peut constituer des ressources aussi bien individuelles que collectives.
Concernant la place du religieux, elle est doublement importante. D’abord, par son influence symbolique. Suivant l’idée des « myth-symbol complex » de S Kaufmann, les différentes interactions ne détermineraient pas seulement qui est alaouite, mais ce que cela signifie d’être alaouite. Ensuite, par son influence pratique. A condition qu’elles soient entretenues, les pratiques religieuses, et notamment ésotériques, peuvent avoir une influence sur les activités sociales et politiques des individus, à la manière des « affinités élective » de Max Weber.

Une approche comparative et interactive

L’histoire des alaouites, regroupés principalement sur la montagne de la côte syrienne, et les vallées alentours à partir du 10ème siècle, est marquée par une forte résistance aux Empires successifs. Il serait bien sûr faux de considérer la communauté comme un tout homogène dans la période qui suit. Des fragmentations successives s’opèrent, sur des bases géographiques (habitants de la montagne, habitants de la vallée), tribales (à partir du 13ème siècle), et doctrinale (au 16ème siècle). Pour autant, le démantèlement de l’Empire ottoman et les mandats provoquent une nouvelle forme de désynchronisation, chaque groupe s’adaptant différemment au projet national de l’Etat dans lequel il s’insère, rendant ainsi pertinente la comparaison entre les groupes alaouites présents désormais en Syrie, en Turquie et au Liban. En effet, à la manière de Hamit Bozarslan et contrairement à Michel Foucher9, l’établissement des frontières n’est pas vu comme la rupture de processus historiques, mais comme une étape menant à la superposition d’une nouvelle strate : en plus des strates géographiques, sociales, doctrinales, tribales, il est nécessaire de prendre en compte la construction d’identités alaouites syriennes, libanaises, et turques.
Une autre comparaison s’impose également au vu du terrain, de l’appréhension de l’espace et de l’Etat syriens par les alaouites en Turquie et au Liban. En effet, les discours relevés en entretien soulèvent l’importance de la Syrie pour les acteurs, vue tantôt comme un espace refuge, tantôt comme un Etat protecteur.
Enfin, à cette approche comparative s’ajoute l’analyse des interactions entre les alaouites du Liban, de la Syrie et du Liban. Celles-ci sont autant révélatrices que productrices de lignes de clivage, aussi bien idéologique, doctrinal, que politique.

Les modes d’internationalisation et leurs implications

En vue de répondre à la crise et aux enjeux différenciés qu’elle suscite, au moins trois rapports à l’international sont observés :

  1. La logique de résilience. Ici, il s’agit de former des réseaux pour maintenir les ressources acquises précédemment. Par exemple, les acteurs politiques turcs qui militent pour rétablir les relations avec la Syrie.
  2. La logique de reconnaissance. La mobilisation d’un réseau ample, au niveau régional mais aussi diasporique, depuis lesquels des ressources vont être converties dans l’environnement local ou domestique, pour soutenir un agenda politique identitaire.
  3. La logique de nuisance. Certains ‘entrepreneurs identitaires’, à la tête de milices, peuvent aller jusqu’à revendiquer une forme d’autorité politique, en bénéficiant d’un patronage de l’Etat syrien.

Ces modes d’internationalisation varient en fonction de l’organisation interne aux différents groupes alaouites, des différents contextes domestiques dans lesquels ils sont inscrits, ainsi que du degré d’autonomie vis-à-vis de l’Etat syrien.

L’internationalisation peut également être vue comme un indicateur, pouvant éclairer deux problématiques liées aux alaouites dans la région : le possible rapprochement avec le chiisme transnational, ainsi que l’évolution des rapports avec l’Etat syrien,

Méthodologie et état d’avancement du travail empirique

Au vu de la rareté des sources secondaires, et de l’approche privilégiée dans ce travail, une démarche d’induction a été conduite, au fil des différents terrains réalisés et à venir10. Les quatre-vingt-dix entretiens effectués ont permis notamment d’induire les acteurs déterminants dans les phénomènes d’internationalisation étudiés. Parmi les différents types d’acteurs observés, on peut citer les acteurs politiques (députés CHP, HDP en Turquie, députés alaouites au Liban, responsables étatiques en Syrie), les acteurs religieux (cheikhs de Turquie, Syrie et Liban), ou encore les acteurs associatifs (à Antakya et Mersin principalement).
Les entretiens ont également permis de reconstituer les interactions entre les groupes étudiés et les Etats. A ce propos, les entretiens avec des responsables de SETA et ORSAM en Turquie, des officiels de l’Etat syrien (des généraux, le ministre de la culture, la Vice-Présidente Najah al-Attar) ont été éclairants.
Dans les mois qui viennent, des entretiens complémentaires devront être réalisés, notamment auprès des acteurs de la politique étrangère turque.