Les voies de la citoyenneté

7-10 octobre 2018 SALT Galata

Excursions urbaines

La transformation urbaine de Gaziosmanpaşa : historique, acteurs et projets

8th IFEA Archaeology Meetings

Anatolian Landscapes Inhabiting Asia Minor in Antiquity

En bref

L'IFEA est un Institut de recherche français en Turquie. Dépendant du MEAE et du CNRS, il a pour vocation de faciliter, de fédérer et d'impulser des recherches en sciences humaines et sociales. C'est une structure de services et d'accueil des chercheurs. L'institut propose une programmation scientifique ouverte au public. 

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Présentation et difficultés méthodologiques

Le sujet de mon doctorat, “ Les Albanais en Grèce, réseaux, mobilités et territoires ” a pour but d’étudier la migration albanaise, son organisation et son impact sur l’espace grec. Comme le suggère l’intitulé, l’étude de la mobilité constitue une part importante de la compréhension de cette migration de travailleurs. Ceci implique l’étude des filières et la reconstitution des itinéraires afin d’en décrypter les logiques spatiales.

Cette approche combine trois échelles : la migration (ici, internationale) depuis le pays de départ qui est à l’origine de la formation de l’identité groupale ; les mobilités résidentielles locales, caractéristiques des cycles de vie familiaux, productrices des territoires locaux de référence et les mobilités quotidiennes, élément important de l’espace vécu.

Cet objectif pose certains problèmes relatifs à l’étude des mobilités proprement dites d’une part et aux particularités de cette migration d’autre part. En effet, le groupe considéré est sans doute fort de 300 000 à 500 000 personnes réparties sur l’ensemble du territoire grec, dont une grande partie y réside clandestinement.

Dans un domaine aussi mouvant, marqué par le nombre important des clandestins, les circuits informels et le caractère récent d’une immigration devenue massive , la méthode doit chercher à la fois à accéder aux sources statistiques et documentaires et viser à collecter directement des informations sur le terrain. De ce point de vue, il est clair que l’étude ne peut prétendre à l’exhaustivité. Il est nécessaire, en fonction des thèmes caractéristiques de cette migration de travail, de sélectionner des fenêtres de recherches permettant des études thématiques transversales les plus représentatives possibles. Il s’agit de l’unique voie praticable pour saisir un phénomène de cette ampleur et affiner ainsi les données nécessairement sans nuances et incomplètes de l’appareil statistique.

“ Les Recensements généraux de population sont les sources les plus utilisées mais ce sont des instruments mal adaptés à la connaissance de la mobilité spatiale. L’ampleur des franchissements clandestins rend encore plus inutilisable cette source (…) L’information statistique recueillie dans la majorité des pays de départ n’est guère satisfaisante et ce constat de carence renforce pour le chercheur la nécessité de procéder à des études de terrain ” .

Ainsi, ma démarche consiste, dans un premier temps, à la récolte la plus large d’informations statistiques relevées par un gouvernement grec dépassé par le nombre et, par la suite, de les confronter à la réalité du terrain appréhendée par le biais d’entretiens.

Dans ce dernier domaine, j’ai été contraint de limiter ces expériences de terrain à certaines zones choisies pour leur “ représentativité ” des différents espaces dans lesquels s’installent des Albanais en Grèce : une zone du nord de l’agglomération athénienne (zone industrielle et résidentielle de classe moyenne et populaire / nord-ouest de la capitale), un espace agricole actif, la plaine de Corinthe (la Voha), un espace frontalier (région de Konitsa et vallée de l’Avios / Sarandaporos) et un espace à dominante touristique (non encore prospecté). Ceci doit permettre de croiser dans chacune des zones les informations statistiques incomplètes et peu représentatives avec les observations de terrain. Le choix de ces terrains prend en compte les traits dominants de la géographie du pays et permet d’accéder à des espaces jouant un rôle précis dans l’organisation de l’espace grec. Ceci doit permettre d’examiner les conditions d’insertion des migrants sur chacun de ces terrains mais aussi de saisir le rôle de ces espaces dans des stratégies qui, au gré des opportunités, peuvent en intégrer plusieurs.

Dans le cas ici retenu de l’étude des rapports entre la métropole athénienne et les parcours migratoires des étrangers dans le pays, on montrera comment les informations recueillies dans les différents champs décrits ci-dessus apportent des éléments complémentaires permettant une étude plus fine de la logique migratoire.

L’importance relative d’Athènes dans l’accueil des migrants

L’importance d’Athènes peut se mesurer grâce à quelques éléments chiffrés donnés par les autorités du pays. L’Institut National de la Statistique (ESYE) donnait en 1998 66% des Albanais en Attique mais, à cette époque, les chiffres ne présentaient pas une grande fiabilité et il a fallu attendre le début des campagnes de régularisation pour avoir une image plus fiable de cette répartition et de la place qu’y occupe la capitale.

Mais avant d’en présenter les résultats, il convient d’introduire quelque peu cette source. A la fin des années 1990, la Grèce est déjà un pays d’immigration puisque le pays accueille depuis une vingtaine d’années des immigrants en provenance des pays africains et asiatiques qui ont vu se fermer leurs débouchés traditionnels ; mais, surtout, à partir de 1990, les bouleversements politiques en cours en Europe centrale et orientale ont permis la réalisation du potentiel migratoire qui existait entre la Grèce et les pays du sud-est européen (les PECO). Pourtant, les autorités ont attendu 1998 pour mettre en place une politique de régularisation des travailleurs clandestins estimés alors à plusieurs centaines de milliers de personnes, en très grande majorité issue de l’Albanie voisine.

Cette politique visait à octroyer à une population de travailleurs vivant dans le pays depuis plusieurs années des conditions de séjour décentes et surtout à un contrôle des flux réclamé par une opinion publique associant hâtivement immigration et insécurité. Cette démarche est obligatoire pour les immigrés entrés illégalement en Grèce avant 1998. Elle fait suite à un décret présidentiel de 1997 entré en application le 2 janvier 1998, date à laquelle la quasi-totalité des immigrés économiques présents sur le territoire grec était en situation irrégulière. Cette démarche a été accomplie par 371 641 personnes parmi lesquelles 138 262 ont obtenu une carte verte avant avril 2000. Ce document est un permis de séjour et de travail délivré aux personnes entrées clandestinement sur le territoire grec leur permettant de régulariser leur situation administrative.

Les résultats de ces démarches permettent d’obtenir, pour la première fois, un aperçu de la population étrangère sur l’ensemble du territoire grec. Selon l’OAED (Office du travail et de la main d’œuvre) d’Athènes, les proportions globales d’étrangers ayant fait une demande de régularisation atteignent les 40% de l’ensemble de cette population et varient considérablement selon les nationalités des demandeurs.

Ainsi, certains groupes nationaux ne sont présents quasiment que dans l’agglomération athénienne alors que d’autres se retrouvent dans de nombreuses régions du pays. Le premier de ces groupes, constitué par des personnes originaires des pays les plus lointains (Moyen et Extrême Orient ou Afrique), est concentré dans la capitale à hauteur de 70% voire 80%. A ce groupe, s’oppose celui constitué par les immigrés venus d’Europe orientale qui présente une répartition plus diffuse sur le territoire grec et dont la concentration dans la région capitale est proche de la concentration moyenne de 40%. Tout se passe en fait comme si cette concentration était fonction de la distance entre la Grèce et le pays d’origine.

La tendance mondiale à l’amélioration des relations entre les grandes villes favorise cette concentration des immigrés dans les têtes de réseaux urbains, représentant aussi les têtes des réseaux de transports. Athènes se trouve à la croisée des réseaux mondiaux dans le domaine des transports aériens et, de la même manière, la force de sa consommation l’inscrit dans des réseaux de distribution routier et maritime qui peuvent être, à l’occasion, empruntés par des courants migratoires clandestins. Cette position explique cet “ effet tunnel ” constaté pour la migration de longue distance.

Pour le second groupe, les formes mêmes de la migration (à pied ou en bus) auxquelles sont accoutumés, entre autres, les Albanais, permettent de développer sur la route certaines étapes vers des lendemains meilleurs. De la même manière, cette migration régionale fait intervenir une somme d’acteurs importants (passeurs, recruteurs, informateurs) qui ont tendance à ancrer les réseaux dans les territoires locaux et favorisent, par force, une répartition plus diffuse de la migration. Enfin, l’économie rurale est plus proche de celle du pays de départ et les paysans albanais ou bulgares travaillant dans les champs retrouvent leurs marques plus facilement ici que dans les grandes villes, voire trouvent des emplois en relation avec leurs savoirs-faire d’origine, comme la construction en pierres sèches pour les Albanais. Le calcul du taux de concentration permet donc de mettre en avant les deux types d’immigration qui touchent le territoire grec : l’une mondiale, l’autre régionale.

On peut dégager de nouveaux éléments opposant ces deux types migratoires en observant la migration à une autre échelle. Depuis près d’une année, j’ai pu accéder directement aux demandes de régularisation des étrangers présents dans les quartiers du nord-ouest de la capitale grecque. Cette source permet de saisir une masse considérable d’informations concernant un grand nombre d’individus. D’après les résultats partiels des premiers dépouillements, l’opposition entre la migration régionale et la migration de longue distance (respectivement représentées ici par les immigrés Albanais et Pakistanais) se précise et certaines hypothèses peuvent être avancées quant à son origine. Même si ces deux échantillons sont de taille comparable en valeur absolue et relative (191 Albanais contre 129 Pakistanais sur un total de 339 demandes dépouillées), les résultats sont très différents quand on s’intéresse à la zone d’origine des migrants. Si les Albanais viennent de différentes parties de l’Albanie (avec tout de même une prédominance pour le sud et le centre du pays), les Pakistanais, eux, sont très majoritairement issus de la province de Gujrat (75% des comptages) à 200 kilomètres au sud-est d’Islamabad.

Cette information renforce l’opposition entre une migration régionale, qui aurait pour caractéristique une plus grande diffusion sur le territoire grec en des filières nombreuses et polymorphes, et une migration venant des pays moyen et extrême orientaux, solidement structurée autour de réseaux bien encadrés. Dans le cas des ressortissants pakistanais dans la zone couverte par l’OAED de Néa Ionia, il s’agit d’un seul et même réseau animé par des migrants d’origine commune.

Par la création de cette base de données on peut donc accéder à un certain nombre d’informations (et ici je me limite à donner celles en rapport avec la place d’Athènes dans le parcours migratoire et ai laissé celles qui concernent les mobilités habituelles de travail ou résidentielles qui sont aussi accessibles) justifiant le travail long et fastidieux que constitue le dépouillement. Toutefois, comme souvent, les interprétations de la statistique demeurent limitées et ne peuvent pas rendre compte de la complexité des parcours migratoires. Cette difficulté devient évidente quand on s’intéresse à l’étude des migrations de rang 2 des étrangers.

Athènes dans les migrations de rang 2 : terminus ad quem ou gare de triage ?
Les étrangers présents sur le territoire grec n’en restent pas à leur première installation et nombreux sont ceux qui changent de lieux de travail et de vie en Grèce. Ces mobilités de rang 2 ont leur importance dans l’espace migratoire. La capitale s’y inscrit de manière inéluctable tant son rayonnement concerne l’ensemble de l’espace grec. Cet exemple vise à illustrer comment la statistique et les enquêtes de terrains permettent d’accéder à des résultats en apparence opposés mais en fait complémentaires.

Si l’on considère les chiffres donnés par les services de l’Office National de la Statistique, on constate une baisse relative du nombre d’Albanais vivant à Athènes par rapport à celui des Albanais vivant dans l’ensemble de l’Attique.

Evolution du poids du grand Athènes dans la communauté albanaise d’Attique

1990 1991 1992 1993 1994 1995 1996 1997
100% 92,86% 96,90% 92,60% 92,20% 91,50% 90% 89,01%

Source : EYSE

Tout se passerait comme si les immigrés se dirigeaient “ spontanément ” vers la capitale puis, par la suite, se redistribuaient vers d’autres lieux dans lesquels ils pourraient trouver plus facilement un emploi, vivre mieux, ou vers un point qui leur aurait été indiqué par un quelconque réseau.

Nous avons confirmation de ce fonctionnement dans les discours de candidats à la migration. Des interviews menées auprès d’Algériens vivant depuis plusieurs années à Damas et tentant de passer depuis 3 ans en Grèce par la frontière turque corroborent cette hypothèse. En effet, une anecdote raconte qu’une personne avait réussi à tromper la vigilance des gardes frontières grecs sur l’Evros puis était partie, “ déguisée ” en paysan grec, sur les routes du pays… à bicyclette. Il était presque arrivé dans la ville (que mon interlocuteur francophone appelait Athina avec l’accent grec), qu’il tomba de vélo devant des policiers et commença à jurer… en arabe ; ce qui lui valu donc un contrôle d’identité et une reconduite rapide à la frontière. Ce récit et des remarques comme “ il avait presque réussi ”, “ c’est dommage, si près du but ” montrent bien que la capitale est ici l’objectif premier de ces migrants avant qu’elle n’agisse comme gare de triage vers d’autres destinations. Il est possible de trouver ces cas de figure dans la base de données en voie d’élaboration à l’OAED de Néa Ionia. Ici, c’est la force des filières qui apparaît : un groupe d’une dizaine d’Ukrainiennes qui avaient fait leur première demande de régularisation à Néa Ionia se retrouvent toutes à travailler à Lesbos deux ans après.

La métropole jouerait donc une sorte de rôle de sas à l’échelle nationale ou internationale. Les migrants peuvent chercher à aller plus avant en Europe occidentale et on peut suivre leur cheminement au gré des faits divers . Les exemples pris par M. Pétronoti dans l’étude de la communauté érythréenne d’Athènes montrent comment le pays est devenu un marche-pied pour entrer dans l’Europe de Schengen.

Pourtant, d’autres fonctionnements migratoires existent et font intervenir à un autre niveau l’influence de la métropole sur le territoire. Ceux-ci ne sont saisissables que par l’intermédiaire d’entretiens et de récits de vie. Compte tenu de la pénurie de main d’œuvre dans les campagnes, une migration de substitution s’est constituée depuis les années 1980 avec des Polonais puis, aujourd’hui, en grande majorité avec des travailleurs originaires d’Albanie voisine à partir de réseaux familiaux ou villageois faisant correspondre un point du territoire d’origine à un point du territoire d’accueil. C’est, par exemple, le cas d’un village de la province albanaise du Devoll, Miras, dont les hommes travaillent en grande majorité à Dilessi au nord de la plaine de Marathon. Parfois, différents groupes venus d’Albanie coexistent dans un même village grec mais chacun de ces groupes occupe une place qui lui est propre. Dans un village proche de Corinthe, Vohaïko, où les Albanais viennent des régions de Gjirokastër, Peshkopi et Shkodër, on a pu observer des degrés d’intégration à la société villageoise différents pour chacun d’entre eux.

Mais par la suite, certains individus se redirigent vers Athènes, après plusieurs saisons effectuées dans le village où se rend leur “ groupe ”. Ceux-ci cherchent dans la capitale une ambiance plus sérieuse que celle des groupes de jeunes adultes, des emplois mieux rémunérés et peut-être un projet d’installation durable dans la capitale. Pour certains, Albanais de Peshkopi revus à Vohaïko, ils peuvent y concrétiser, au hasard des opportunités, leur désir d’ “ intégration ” par le mariage ou l’obtention d’un contrat de travail à Athènes, la grande ville offrant un plus grand nombre d’occasions.

Ainsi, si la capitale peut s’inscrire dans des stratégies de déplacements saisonniers, elle n’en demeure pas moins un point de plus grande importance, de plus grande attractivité, dans la mesure où elle peut offrir un plus grand nombre d’opportunités aux migrants qui l’ont intégrée dans leur parcours. Elle remplie même un rôle “ de sécurité ” : “ si je n’ai pas assez de travail au village, j’irai quelques temps à Athènes pour me refaire ”.

Dans ce cas, les acteurs de la migration de substitution suivent les traces d’une grande partie de ceux qu’ils sont venus remplacer… suggérant par là que les déséquilibres qui avaient provoqué le vide dans les campagnes grecques sont toujours actifs. Le phénomène migratoire se confirme bien comme la résultante d’une différence de potentiel géographique entre deux points de l’espace : l’Albanie et la Grèce, mais ici —dans un second temps— entre ville et campagne grecques.

Cette dernière remarque nous pousse à nous interroger sur le degré d’autonomie du fonctionnement des mobilités internes du groupe immigré : chacun des deux mouvements reprend ici des mobilités propres à la géographie de la population grecque : qui l’exode rural, qui le desserrement des centres-villes. A l’heure où l’on met en avant la complexité des circulations, où tout semble individualiser les mobilités des groupes immigrés, on peut encore penser que ces collectifs sont soumis aux déséquilibres (différences de potentiel) des espaces qu’ils rencontrent, ici les déséquilibres ville / campagne (ou capitale / province) de la géographie grecque et que, comme les paysans grecs d’il y a 30-40 ans, ces déséquilibres déterminent bien des aspects de leurs stratégies et de leurs mobilités.

Conclusion

Ce travail en cours m’a montré à plusieurs reprises l’intérêt de la statistique mais aussi ses nombreuses limites. Cette constatation m’a poussé vers une nécessaire auto-production des informations par le biais du dépouillement des demandes de régularisation, par la constitution d’une base de données les concernant et par la pratique d’enquêtes réduites à des terrains bien circonscrits. Dans ce dernier cas, les informations recueillies par entretiens libres ou semi-dirigés permettent d’accéder à des éléments de la plus haute importance, mettant en lumière la complexité des rapports entretenus entre les communautés immigrées et l’espace du pays d’accueil.